Histoire de l'apostrophe typographique dite courbe

L’apostrophe du temps de sa splendeur

L’apostrophe entre le paradoxe de nos technologies modernes et sa splendeur typographique !

En voici une qui s’affiche partout, mais de moins en moins souvent sous ses plus beaux atours. Nos amis d’outre-Manche ont le « mot » le plus juste pour la décrire, aussi bien dans toute sa splendeur (curly apostrophe, soit « apostrophe bouclée ») que dans toute sa médiocrité (dumb quote, soit la quote « idiote »). Si l’apostrophe appartient à de nombreuses langues — italien, néerlandais, allemand, espagnol ou même autochtones, comme le hawaïen et le navajo qui l’utilisent pour transcrire un son spécifique (le coup de glotte) —, seuls les Anglais ont su nommer à la perfection la rigide apostrophe droite.L’idée d’introduire l’apostrophe droite (dite « dactylographique ») revient directement à l’équipe de l’inventeur américain Christopher Latham Sholes, créateur de la première machine à écrire commerciale. Lors de la conception du clavier QWERTY à la fin des années 1860, chaque caractère physique supplémentaire alourdissait le mécanisme, augmentait le coût de fabrication et multipliait le risque d’entrechoquement des marteaux. Pour gagner de la place, Sholes et ses ingénieurs ont appliqué, quelques années plus tard, le concept de la touche « à tout faire ». Au lieu de forger deux caractères distincts pour l’apostrophe courbe (’) et les guillemets (« ), ils ont aplati et redressé le signe pour donner un simple trait vertical symétrique (‘). Ce caractère hybride et rectiligne permettait à la fois de servir d’apostrophe, de guillemet anglais ouvrant/fermant (en l’utilisant deux fois), de signe « prime » en mathématiques, ou de symbole pour les pieds et les minutes. Cette astuce mécanique du XIXᵉ siècle, devenue un standard technique indéboulonnable, a été directement copiée par la suite sur tous les claviers d’ordinateurs du monde via le codage informatique ASCII sous le code 39.

L’ordinateur octroie un droit de cité à la véritable élégante

Il faut attendre les années 1990 pour harmoniser l’écriture de toutes les langues de la planète sur ordinateur. Le consortium Unicode corrige l’héritage réducteur de la machine à écrire, et octroie un droit de cité à la véritable élégance typographique. Il conserve le fameux code ASCII original (U+0027), mais réintroduit l’apostrophe typographique courbe sous le code U+2019 (un caractère plus gourmand de 3 octets) et la désigne comme la forme visuelle privilégiée pour les textes soignés.
La vengeance de l’apostrophe n’a pas tardé et oblige désormais la mémoire d’un ordinateur à traiter deux codes différents pour un même signe. À l’échelle mondiale, pour des milliards de pages web et de livres numériques générés chaque jour, cela signifie que la moindre ponctuation soignée consomme un peu plus de mémoire que le vieux caractère rudimentaire de la machine à écrire de 1860 !
Son intempérance est plus que méritée. Les ordinateurs ont repris la perfection de son dessin révolutionnaire du XVIIIᵉ siècle : une goutte très dense et parfaitement circulaire prolongée par une petite queue fine et effilée incurvée vers la gauche, telle que l’avaient conçue les typographes Giambattista Bodoni ou Firmin Didot — qui la distinguaient de la larme avec le haut du signe légèrement arrondi mais asymétrique, s’étirant de manière organique vers le bas, telle que l’avait dessiné Claude Garamond au XVIᵉ siècle.

L’altière apostrophe n’est point méprisante

Bien qu’identique à sa sœur jumelle — la virgule, de condition inférieure —, l’altière apostrophe n’est point méprisante. Elle est l’unique signe à supporter une proximité immédiate avec toutes les lettres, refusant tout espace autour d’elle, y compris dans les mots où les syllabes sont élidées par suite d’une prononciation populaire : un coup d’main, faut qu’j’y aille, etc. Elle peut, cependant, marquer une certaine distance entre ses relations. Tout lettré sait qu’on ne l’utilise pas pour lier les mots entre eux, quoique, paradoxalement, on la retrouve soudée à la préposition dans s’entr’aimer.
Perfide, elle peut s’intercaler malencontreusement dans un texte, comme le dévoile une anecdote juridique du Journal de Rochechouart de 1902 : « Un brave homme libella ainsi son testament : “Je désigne pour mon légataire universel et exécuteur testamentaire, mon fidèle ami B…, à charge par lui etc., etc. J’ai deux neveux et trois nièces, fils et filles de mes sœurs J… et L… Je lègue à chacun d’eux cent mille francs.” Les neveux et nièces prétendent que l’apostrophe du mot « d’eux » a été ajoutée par le légataire universel, et que le testament portait primitivement : “Je lègue à chacun deux cent mille francs.” Les tribunaux ont été saisis du litige. Pour une apostrophe, les neveux et nièces ont perdu cinq cent mille francs, plus les frais du procès. »

La renaissance du noble signe

Nobiliaire, elle s’introduit dans la langue française en 1529 avec le concours de l’imprimeur Geofroy Tory, et décide d’anoblir typographiquement une paysanne, Jeanne d’Arc, en 1576. À l’époque de la Pucelle, dans les manuscrits, registres et actes officiels le nom de son père (Jacques) était systématiquement écrit en un seul mot : Darc (ou parfois Tarc). Ce n’est qu’à partir de la Renaissance que l’apostrophe est progressivement ajoutée dans les imprimés pour lui donner une consonance aristocratique — alors que la famille n’avait été anoblie par le roi Charles VII que sous le nom du Lys. Au XIXᵉ siècle, de grands historiens comme Auguste Vallet de Viriville ou Henri Wallon, ayant dépouillé directement les manuscrits originaux, ont pourtant tous fait le choix de revenir à la rigueur de la graphie médiévale sans apostrophe. Aujourd’hui l’apostrophe droite s’invite sans retenue jusqu’aux affiches.

Mais attention, cette finaude peut aussi vous permettre, par sa présence, de détecter des textes fournis par l’IA — qui, elle, se fiche royalement de sa droiture.

Gérald S. de Nedde

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